Dans la préface du premier numéro de sa série BD « La perle de Kitokoville » parue en 2012, l’auteur, Valéry Badika, connu comme Badik’art a, sans concession aucune, dressé un tableau on ne peut plus sombre de l’industrie de la bande dessinée (et partant du livre) dans son pays. Ce tableau qui collerait à ce qui prévaut dans bien d’autres pays africains. Aujourd’hui, 14 ans après la publication, alors que l’auteur en est au treizième numéro de sa saga dessinée, bien malin qui statuera si la situation décriée autrefois à stagner, évolué positivement ou négativement.
Lorsqu’il a vu mes bandes dessinées pour la première fois, Jean Dany Ebouélé, rédacteur à « Les dépêches de Brazzaville », été éberlué. « Peut-on faire pareilles œuvres au Congo? » Ce genre d’aveu de surprise, auquel je me suis accoutumé au fil des années est révélateur d’un malaise dont souffrent injustement les bédéistes congolais à Brazzaville : la méconnaissance.Mon cas personnel est une véritable interpellation à l’endroit des décideurs et opérateurs culturels congolais. Alors qu’à l’étranger mon œuvre, parmi d’autres, est en train pour ainsi dire de donner au 9ème art congolais ses lettres de créance à travers pas moins de cinq prix internationaux lui décernés, entre autres par la « Francophonie », l’ONG italienne « Afrique et Méditerranée » et le « Festival Cocobulles » d’Abidjan, sur le marché du livre brazzavillois, elle brille par son absence. Pourquoi? Quelles sont nos difficultés majeures en tant qu’auteurs de bande dessinée? Le principal écueil à l’essor de la bande dessinée congolaise est l’absence quasi-totale de maison d’édition du livre à Brazzaville. Pire, dans ce siècle de l’image, la capitale congolaise ne compte aucune édition spécialisée en bande dessinée : allez-y comprendre. Les romanciers ne sont pas ne sont pas bien lotis. Les Sony Labou Tansi, Sylvain Mbemba et autre Alain Mabanckou n’existeraient pas comme tels n’eût-été l’édition étrangère. Les congolais qui disposent de grands moyens financiers préfèrent construire des boîtes de nuit et accumuler des véhicules somptueux. Peut-on prétendre sérieusement au développement endogène d’un pays sans promouvoir l’imagination créatrice ?Cette interrogation nous conduit à un autre obstacle à l’éclosion de la bande dessinée au Congo : l’inexistence des concours et des festivals nationaux institutionnalisés de bande dessinée. Conséquemment, les génies de cet art au pays ne sont ni connu, ni motivés et moins encore récompensés. A quelques variantes près, la situation serait la même pour la plupart des artistes congolais. Le FESPAM[1], l’exception qui confirme cette règle, est une espèce de gratte-ciel qui trône au cœur d’un village des sans-abri abandonnés à leur propre sort. Et pourtant, le génie est un oiseau en feu : on ne peut l’enfermer dans une cage, sinon il s’éteint et se meurt. Aurions-nous oublié par ailleurs qu’en dehors de l’imagination créatrice il n’y a ni artiste ni savant, ni intellectuel ? Car l’artiste, le savant et l’intellectuel ne recopient pas le monde, ils le recréent.Un autre problème des bédéistes congolais est le manque d’intérêt des médias locaux sur le 9ème art. Les émissions culturelles des télévisions et des radios brazzavilloises font la part belle à la musique et marginalisent les autres formes d’expression artistique que sont la bande dessinée, le cinéma, l’architecture, la peinture, le design, la sculpture et que sais-je encore. Monotonie, quand tu nous tiens ! Cette marginalisation quasi générale explique probablement pourquoi la bande dessinée « Grand-père raconte-moi le Congo » scénarisée le cadre du Cinquantenaire du Congo a été dessinée si loin à Paris – de façon d’ailleurs approximative – pendant qu’ici des talents qui auraient pu faire mieux chômaient.
Comment faire face à tous ces problèmes ? Avant de répondre à cette question, il sied de signaler que selon le professeur Ndaywel è Nziem[2] la bande dessinée, « cette forme d’écriture regroupant texte et image est précisément l’outil culturel et intellectuel du jeune par excellence, son champ d’évasion et parfois même son lieu d’initiation à l’écriture. » Et à ce titre elle mérite largement qu’on lui accorde de l’attention. Ainsi les contraires se guérissant par les contraires, puissent tous ceux qui écouteront ce cri d’alarme et qui en auront les moyens créer des éditions, des concours, des festivals, des émissions…au profit du 9ème art congolais. Bonne lecture et bonne évasion.
Brazzaville, octobre 2012
BADIK’ART
Département de communication visuelle
Académie des Beaux-Arts de Brazzaville
[1] Festival Panafricain de Musique
[2] Directeur des langues et écrits à l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie

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